La seigneurie Lévrard-Becquet a-t-elle été concédée en 1672 ou 1679?

La tradition veut que la concession de la seigneurie de St-Pierre ait été accordée en 1672; cette date est inscrite un peu partout, sites d’histoire, livres savants, pancartes à l’entrée de municipalité.

Cette date est exacte en ce qui concerne le premier fief ou seigneurie accordée à Romain Becquet, l’île Madame, une petite île située au sud-est de l’île d’Orléans, et appartenant actuellement ( 2018) à Laurent Beaudoin, bâtisseur de la multinationale Bombardier. Cependant, l’examen des documents montre que la date de 1679 est la seule valable pour la seigneurie Lévrard-Becquet.

En effet, nous n’avons jamais trouvé d’acte de concession daté de 1672, que ce soit auprès de la BANQ ou des archives d’Ottawa; des recherches dans les archives du conseil souverain et auprès des archives nationales de France sont restées stériles; les documents avaient été égarés (cela arrive aussi de nos jours) et les historiens se sont fiés à des actes de confirmation de concession lus rapidement  pour maintenir cette affirmation.

En 1680, une confirmation de concession a été faite par Duchesneau; à noter que plusieurs seigneuries ont été reconfirmées à cette occasion, sans détailler les emplacements

Sa Majesté Louis XIV confirme les concessions faites à un bon nombre (plus de deux douzaines) de seigneurs entre le 12 octobre 1676 et le 5 septembre 1679 et cite la seigneurie de Romain Becquet sans la décrire en détail.

Voici les deux pages du document de 1680 avec la transcription en français actuel; déchiffrer le document original présente une certaine difficulté!

Romain Becquet étant décédé le 20 avril 1682 sans avoir rempli ses obligations de seigneur, (développer, peupler et mettre en valeur le territoire accordé), ses concessions lui ont été retirées le 12 mars 1683.

En voici la transcription en (presque) clair

1683

 » Les sieurs le Febvre de la Barre, seigneur dudit lieu conseiller du Roy

En ses conseils,  gouverneur et son lieutenant général en toutes les  terres de la Nouvelle-

France et Acadie et de Meulle seigneur de la  Source chevalier conseiller du Roy

En sa condition d’intendant de la justice, police et finances …au dit roi

A tous ceux qui ces  présentes lettres verront, Salut!  À savoir faisons

Que sur ce qu’il nous avise dit que défunt Romain Becquet…notaire royal

En cette ville aurait obtenu une concession dudit Talon ci-devant intendant

De ce pays en l’année 1672 une petite ile appelée Madame située

Au sud de ile du Comté de Saint-Laurent d’une lieue de tour ou

Environ avec le droit de chasse et de pêche dans le fleuve St-Laurent

Autour de la dite ile icelle en fief et seigneurie; il aurait pareillement

Été concédé au dit sieur Becquet en l’année 1679  par Messieurs le comte

De Frontenac et Duchesneau ci devant gouverneur et intendant

De ce dit pays une étendue de terre de deux lieues ou environ sur

Ledit  fleuve Saint-Laurent du côté du sud et généralement ce qui

Se rencontre entre la seigneurie de Gentilly  et celle de

L’Échaillon avec les iles en batture qui sont dans le dit fleuve

Au devant dudit espace avec les mêmes droits de chasse et de

pêche dans l’étendue des dits lieux le tout en titre de seigneurie

fief, seigneurie, haute moyenne et basse justice sur lesquelles

terres ledit Becquet n’aurait fait aucun batiment ni défrichement

N’ayant point été habitée en aucune manière que ce soit, ce qui

Étant contraire aux intentions  de sa Majesté portées par les arrêts de

Son Conseil  du 4 juin 1672 et 9 mai 1679. Nous suivant le pouvoir

Donné par sa Majesté aux gouverneur et intendant de ce pays contenu par

Ses lettres patentes du 20 mai 1676 . Avons ledit défunt Becquet

Déclaré déchu du titre des concessions des dites deux terres  ci-dessus

À lui accordées Ce faisant Icelles et leurs dépendances réunies

Au domaine de Sa Majesté  pour en disposer par nous sous son bon plaisir comme nous

le jugerons  à propos       fait à Québec le 12 mars 1683

Signé Lefebvre de la Barre                                       De Meulle

                                                                    Par moi dudit seigneur Regnault « 

NB : Jacques Regnault était secrétaire de Lefebvre de la Barre

De plus, une découverte réalisée après de patientes recherches menées par monsieur Louis Poitras a permis d’élucider certains points.

En effet, monsieur Poitras a trouvé un inventaire effectué par le notaire Genaple de Bellefonds après le décès de Romain Becquet; cet inventaire détaillait les avoirs du sieur Becquet dont deux seigneuries et fiefs, l’île Madame, concédée en 1672, et la future seigneurie Lévrard-Becquet concédée le 26 octobre 1678 par le gouverneur Frontenac et le 10 février 1679 par l’intendant Duchesneau. Le tout, confirmé et officialisé par le Conseil du Roy en mai 1679!

Pourquoi une concession en deux temps?? On sait que le comte de Frontenac avait un caractère «entier», inflexible et parfois exécrable; il voulait tout régenter, imposer sa volonté, et il se heurtait souvent à d’autres personnages tout aussi rigides que lui-même, comme Monseigneur de Laval, évêque de Québec, et l’intendant Jacques Duchesneau.

De fait, leurs querelles incessantes ont conduit le roi à rappeler Frontenac et Duchesneau en France; on peut imaginer que l’intendant a refusé d’apposer sa signature sur le document de concession en octobre 1678 pour démontrer son pouvoir ou pour embêter (le mot est faible) Frontenac. Pour ma part, je pense que ces deux motivations ont dicté la conduite de Duchesneau. De nos jours, les politiciens n’agissent plus ainsi…

On comprend donc que l’île Madame, située au sud de l’île d’Orléans a été concédée en juin 1672 au notaire Romain Becquet et qu’une étendue de terre de deux lieues entre les seigneuries de  Gentilly et de Deschaillons l’a été en plusieurs étapes, d’octobre 1678 à mai 1679. Cette seigneurie entre Gentilly et Deschaillons ayant été concédée par Frontenac et Duchesneau, n’a pas pu voir le jour en 1672, car Duchesneau a été nommé intendant du 1er août 1675 au 9 octobre 1682.

L’erreur provient probablement du fait qu’une lecture pas assez attentive ait laissé croire que l’ensemble avait été concédé en 1672.

Errare humanum est.

Mais vous pouvez être rassurés; ses deux filles ont obtenu dans les semaines suivantes un acte de reconcession.

Alain Manset, société d’histoire et de généalogie Lévrard-Becquet